Belioz Requiem avec l'Orchestre National de France

Concerto.Net, by Sébastien Gauthier, 28 June 2012

Hector Berlioz : Grande Messe des morts, Festival de St Denis

Fin connaisseur de l’œuvre de Berlioz, John Eliot Gardiner donne ce soir du Requiem une version exemplaire, tout en finesse et en contrastes. Dès le «Kyrie», on admire la manière dont il fait succéder la frénésie à ce qui n’était, quelques secondes auparavant, qu’une douce attente des interprètes

Ce concert donné par l’Orchestre national de France bouclait la boucle de l’édition 2012 du festival de Saint-Denis. A un Requiem (celui de Mozart) succédait un autre Requiem (celui, donc, de Berlioz comme il avait d’ailleurs déjà conclu le festival en juin 2008), à un Sir (Colin Davis) succédait un autre Sir (John Eliot Gardiner), à un chef immense dans Berlioz succédait un autre passionné du compositeur français dont on se souvient qu’il conduisit avec maestria la création parisienne de l’intégrale desTroyens mais aussi la Symphonie fantastique et Lélio, sans oublier de bien belles pages tirées de Roméo et Juliette lors d’un concert de l’Orchestre symphonique de Londres en octobre 2001, au Théâtre des Champs-Elysées.

Donné à deux reprises lors de ce festival, le Requiem d’Hector Berlioz (1803-1869) fait partie de ces immenses fresques chorales, comme le Te Deum ou la Messe solennelle, où tout n’est que superlatifs. Dès l’entrée dans la nef de la basilique, on ne peut qu’avoir le regard attiré par la rangée de seize timbales placées sur le côté de l’estrade où prendra place, quelques minutes plus tard, le gros des effectifs du National. On regarde également avec amusement (lorsqu’ils sonneront, ce sera presqu’avec terreur!) les différents cuivres prendre place là encore de chaque côté des cordes, les trombones voisinant avec les cors, les trompettes faisant quant à elles une petite place aux ophicléides... Les deux chœurs, placés au fond de la basilique (du côté de la façade occidentale), ajoutés aux musiciens de l’orchestre représentent donc près de 300 participants ce qui, en soi, est déjà un spectacle à part entière. Ajoutez à cela un cadre évidemment grandiose, doté ce soir d’une très faible réverbération, et vous avez tous les ingrédients pour une grande représentation.

Commandé à Berlioz en 1836 par de Gasparin, alors ministre de l’intérieur, le Requiem peut donc être considéré comme une œuvre de jeunesse de Berlioz. C’est peut-être la raison pour laquelle il y a mis tant de fougue; ainsi qu’il le raconte lui-même dans ses Mémoires, «le texte du Requiem était pour moi une proie dès longtemps convoitée, qu’on me livrait enfin, et sur laquelle je me jetai avec une sorte de fureur. Ma tête semblait prête à crever sous l’effort de ma pensée bouillonnante». Achevée en juin 1837, la partition devait initialement célébrer l’anniversaire de la Révolution de 1830 mais la création sera reportée ultérieurement pour célébrer les funérailles du général Damrémont, mort au siège de Constantine. La création eut lieu le 5 décembre et, bien que semble-t-il handicapée par les facéties du chef d’orchestre Habeneck (Berlioz y voit peut-être manigance de la part d’un ami proche de Cherubini qui était, pour sa part, très hostile au jeune compositeur), se solda par un triomphe: «Le succès du Requiem fut complet, en dépit de toutes les conspirations, lâches ou atroces, officieuses et officielles, qui avaient voulu s’y opposer».

Fin connaisseur de l’œuvre de Berlioz, John Eliot Gardiner donne ce soir du Requiem une version exemplaire, tout en finesse et en contrastes. Dès le «Kyrie», on admire la manière dont il fait succéder la frénésie à ce qui n’était, quelques secondes auparavant, qu’une douce attente des interprètes. Pour ce qui est de la finesse, comment pourrait-on passer sous silence l’«Agnus Dei» où le son filé des bois, notamment des quatre flûtes, revêt une coloration tout à fait irréelle? Dirigeant de façon très claire une partition qui peut parfois être brouillonne, Gardiner impose à l’orchestre une discipline tout à fait remarquable. Ainsi, dans le passage si complexe du «Tuba mirum» – Berlioz écrivait d’ailleurs lui-même à son propos que ce «terrible cataclysme musical, préparé de si longue main, où des moyens exceptionnels et formidables sont employés dans des proportions et des combinaisons que nul n’avaient tentées alors et n’a essayées depuis, ce tableau musical du Jugement dernier, qui restera, je l’espère, comme quelque chose de grand dans notre art, peut ne produire qu’une immense et effroyable cacophonie») – le chef anglais parvient à donner toute sa cohérence dans un épisode où le fracas des timbales et des cuivres est à couper le souffle (on ressentira d’ailleurs la même impression dans le très beau «Lacrymosa»). Gardiner fait également montre de ses talents de chef d’opéra puisque certains passages ont un caractère théâtral très affirmé à l’instar du «Rex tremendae» où les voix de femmes (tout spécialement sur les mots «Salva me») contrastent fortement avec les brusques accélérations des cuivres.

Tout au long du Requiem, les deux chœurs furent exceptionnels de puissance, de finesse, individuellement ou collectivement: on retiendra tout particulièrement la finesse des voix dans le «Qui Mariam absolvisti» au sein du «Quaerens me» (a capella) et la fin de l’«Offertorium». Mais, bien qu’il ne durât à peine que dix minutes, le plus beau moment de ce Requiem fut sans doute le «Sanctus», unique occasion pour le ténor solo d’intervenir au sein de cette œuvre foisonnante. Michael Spyres fut tout simplement idéal. Etonnamment placé – il chantait depuis la base des grandes orgues de la basilique, soit à une hauteur de près de quinze mètres – il conféra à ce passage une intensité spirituelle extraordinaire, sa voix irradiant de bonheur et de douceur: à n’en pas douter, plus d’un spectateur a eu les larmes aux yeux en entendant une si magnifique alliance entre l’orchestre et le soliste, chaleureusement acclamé lors des saluts.

Ce fut également le cas de John Eliot Gardiner qui concluait donc en beauté un festival de Saint-Denis de très haute volée. Gageons que l’édition 2013 sera tout aussi prometteuse.

Le concert du 28 juin en intégralité


Read the original article