Ein deutsches Requiem

Télérama, by Gilles Macassar, 17 March 2012


Le chef et ses musiciens exaltent l'humanité de l'oeuvre de Brahms avec éloquence et naturel.

Vingt ans après un premier enregistrement du Requiem allemand, de Brahms, John Eliot Gardiner remet l'ouvrage sur le métier. Avec le même orchestre (sur instruments d'époque), le même choeur. Mais pour un résultat bien différent, qui lui donne mille fois raison. Non qu'il ait à rougir du premier essai, qui, déjà, avait fait date, par son parti pris de fluidité rythmique et d'allégement sonore. Mais, entre 1992 et aujourd'hui, le chef britannique et ses partenaires ont vécu une expérience capitale : le « Pèlerinage Bach » - une intégrale des cantates exécutée à travers l'Europe en 2000, l'année du deux cent cinquantième anniversaire de la mort du Cantor. D'un tel voyage, on revient transformé et enrichi. Mieux, rafraîchi spirituellement, comme rajeuni. Les musiciens britanniques ont acquis avec les textes sacrés, dans leur traduction luthérienne, une familiarité, une intimité qui leur permet de les animer avec autant d'éloquence que de naturel.

Ils en font bénéficier aujourd'hui l'oeuvre de Brahms, comme peu d'interprètes avant eux. Sans être croyant, mais en bon connaisseur des Ecritures, Brahms a minutieusement choisi ses extraits de la Bible, insistant sur la consolation et l'immortalité de l'âme, sans se soucier de Jugement dernier, de rédemption des péchés par l'Agneau de Dieu. Cette indifférence à l'égard des dogmes et de la liturgie avait choqué les autorités ecclésiastiques à la création de l'oeuvre, en 1868, à la cathédrale de Brême. L'auteur des Quatre Chants sérieux illustre les versets de son requiem comme les vers de ses lieder : en poète, retrouvant la délicatesse des motets d'un Heinrich Schütz, ce jumeau germanique de Monteverdi. « C'est toujours comme ça qu'on a composé, depuis Bach jusqu'à moi », se félicitait Brahms. L'interprétation de John Eliot Gardiner ratifie cette affirmation jusque dans les fugues d'un entrain haendélien, aux troisième et sixième mouvements. Les interventions des deux solistes sont également significatives. En 1991, Gardiner les confiait, comme c'est toujours de tradition, à des chanteurs d'opéra. Aujourd'hui, il préfère deux artistes de son Monteverdi Choir, voix tout aussi musiciennes que celles de solistes lyriques, mais plus fragiles, plus humbles - plus malléables, aussi, pour se modeler au plus près de la parole, du mot. Brahms souhaitait intituler simplement son oeuvre « Un requiem humain ». Pour souligner, par-delà les différentes confessions religieuses, la portée universelle de son message. C'est bien cette universalité de conviction et de langage que l'interprétation très « parlante » de Gardiner et de ses musiciens transmet à nos oreilles.